Nyócker : quand le ghetto rom de Budapest se met en scène

Par Ludovic Lepeltier-Kutasi

Nyócker! est le nom d’un film d’animation hongrois réalisé en 2005 par Áron Gauder. Avec un rendu graphique proche de la série Southpark, il raconte l’amourette entre un jeune tzigane Richie Lakatos et une jeune roumaine Julie Csorba dans le ghetto rom du 8e arrondissement de Budapest. Si le film est peu connu du grand public français, il a pourtant reçu le prix du meilleur film d’animation du festival d’Annecy en 2005. Cette production originale est dans une certaine mesure symptomatique de l’ethnicisation du ghetto dans les représentations dominantes mais aussi et surtout de l’appropriation et la revendication de codes culturels spécifiques, propres aux jeunes du quartier. Le travail d’Eszter György, doctorante en sociologie travaillant sur cette thématique permet de bien comprendre les enjeux que cette production recouvre.

Le 8e arrondissement de Budapest, sans doute le plus vaste du centre-ville de la capitale hongroise, est souvent réduit dans les représentations à un quartier très pauvre, particulièrement dangereux, dans lequel les sans-abris côtoient les familles tziganes, où sévissent la drogue, la prostitution et le vol. Jusqu’aux vingt dernières années, la culture positive qui y était associée était celle des violonistes tziganes, considérés comme la bourgeoisie rom, souvent partis en tournée à travers le monde (les 100 violons tziganes de Budapest en font partie) ou gagnant leur vie en mettant l’ambiance dans les restaurants à touristes de la ville. Depuis le changement de régime et l’ouverture culturelle de la Hongrie, une transformation s’est cependant opérée au sein même du quartier, au cours de laquelle les plus jeunes générations ont délaissé le vieux folklore tzigane pour embrasser la culture hip-hop.

« Victime de la roue de l’infortune de l’expansion spatiale du néo-libéralisme »

Dans Nyócker!, le hip-hop est omniprésent et entièrement approprié par les jeunes du quartier. A l’instar de la France ou des Etats-Unis, il se fonde à la fois comme l’expression d’une identité locale, celle du quartier et de ses habitants, mais aussi d’une identité internationale, celle d’une culture urbaine mondialisée, cristallisant la relégation sociale et spatiale d’une jeunesse désœuvrée, transformant la contrainte de la rue en des codes sociaux positifs et légitimes. A l’échelle de Budapest, il ancre le quartier dans des représentations qu’Eszter György qualifie de “ludiques”. A l’échelle de la société hongroise, il permet de justifier la nouvelle place des populations pauvres des marges urbaines dans l’imaginaire culturel national, au risque de contribuer à l’ethnicisation des populations dites Roms et d’entretenir les frontières symboliques entre “majorité” et “minorités”. Enfin, à l’échelle mondiale, il positionne symboliquement ces quelques rues du 8e arrondissement dans la catégorie des quartiers de ségrégation urbaine, victimes comme les districts noirs américains ou les banlieues françaises de la roue de l’infortune de l’expansion spatiale du néo-libéralisme.

Ludovic Lepeltier-Kutasi est masterant à l’Ecole des hautes études en sciences sociales-Paris (EHESS). Son travail porte sur les pratiques sociales et spatiales des habitants d’un quartier de relégation en plein centre de Budapest : Józsefváros.

Article publié originalement le 28 février 2012 sur le site Urba-Rom

NDLR : Retrouvez l’intégralité de Nyócker en 8 parties sur youtube :

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9 Commentaire

  1. aaaaaaaaaaah oui, c’est vrai c’est tellement mieux ca que par exemple l’exposition Hösök, kiralyok, szentek, tant critiqué ici….

    Ok bon je vois…

  2. le_butch a dit :

    il est mieux en version hu qu’anglaise forcement.
    j ai toujours adoré l esthetique de ce film

  3. Sanyi Kocsis a dit :

    @magyar (le tocard) : ils en parlent de vos Héros maintenant !
    http://www.hu-lala.org/2012/03/08/le-divertissement-nationaliste-a-la-tele-hongroise/
    et n’oubliez pas : Sans la liberté de blâmer, il n’est point d’éloge flatteur si un torchon de droite comme Le Figaro en a fait sa devise c’est dire si cela devrait vous plaire…

  4. François a dit :

    « si un torchon de droite comme Le Figaro »

    80% des journalistes du Figaro sont allés voter à la primaire socialiste.
    Il y a une tradition de faire un vote dans la redaction au Figaro. En 2002, 80% des journalistes ont voté Jospin.

    Alors avant d’insulter les intervenants, on se renseigne un minimum.

    P.S. (sic): je suis pas forcément en désaccord sur le terme « torchon ».

  5. Sanyi Kocsis a dit :

    je suis curieux de savoir d’où vous sortez que les journalistes du Figaro étaient à 80% jospinistes en 2002, bien que cela reste plausible.
    pour ce qui est « d’insulter » les « intervenants » comme vous dites, je crois savoir que vous n’êtes pas en reste François.
    enfin, pour revenir au sujet de l’article et de « l’intervention » de magyar (le mauvais cheval), auriez vous un avis sur la politique culturelle du gouvernement hongrois, vous qui faites si souvent preuve d’intelligence et d’esprit critique ?

  6. François a dit :

    « auriez vous un avis sur la politique culturelle du gouvernement hongrois »

    Strictement aucune, je pense que mettre gouvernement et culture dans la meme phrase est un non-sens.

    Quand a mon info sur les journalistes, c’est Zemmour (qui est journaliste au Figaro) qui avait lâché ca dans une interview. J’essaie de vous retrouver le lien des que j ai 5 min…

  7. Sanyi Kocsis a dit :

    « je pense que mettre gouvernement et culture dans la meme phrase est un non-sens »
    sur le principe je veux bien, mais dans ce cas, vous admettrez peut-être (si vous avez 5min) que le gouvernement hongrois s’efforce à produire du non-sens.

    pour les journalistes du Figaro à 80% jospinistes, si c’est Zemmour qui le dit, la provocation prend tout son sens justement.

  8. François a dit :

    Je me contrefiche de ce que le gouvernement peut produire, c’est forcement de la propagande. Qu’elle soit de gauche avec toutes les bêtises qu’on a eu depuis les années Mitterrand et plus récemment avec la promulgation du métissage comme horizon indépassable par tout « l’arc républicain », ou la droite conservatrice avec sa politique de fierté nationale.

    L’état ne devrait être la que pour assurer quelque droits fondamentaux et laisser les hommes libres et tranquilles de se cultiver tout seul. J’abhorre autant Malraux, Lang que l’actuel ministre hongrois de la culture…

  9. @Sanyi Kocsis: Je vous remercie pour les petits adjectifs que vous m’attribuez sans me connaitre! (cf: le tocard et mauvais cheval), ca fait toujours plaisir et ca contribue au débat!

    Je suis désolé, mais quand je vois que l’on critique une exposition historique, qui ne peut que contribuer à la culture hongroise, et qu’on fait l’éloge d’une émission (peut-être intéressante et très réussie) mais dont les deux premières minutes mettent en scène drogue, sexe, débauche, je me pose des questions! Ce n’est pas ce film en soi qui me dérange, ni sa promotion, mais le simple fait que si on fait une exposition culturelle et historique promouvant l’amour pour son pays, les critiques fusent, par contre si c’est un film facon arte, qui parle des banlieues, qui fait « artiste moderne libertin et dans le vent, politiquement correct » on jette tout de suite des fleurs!

    Quand a l’émission de votre lien, je la trouve ridicule également… Même si je pense que l’idée n’était pas mauvaise, le rendu est terriblement stupide.

    Je dis ceci, à 17 ans, en tant que grand fan de hip hop (L’entourage, 1995, si vous ne connaissez pas cherchez sur youtube) avec un esprit très ouvert, mais je garde au premier plan les valeurs morales, historiques et patriotiques qui me sont chers.

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