Tony Gatlif : la voix des Roms

C’est mercredi qu’est sorti en salles le dernier film de Tony Gatlif, Liberté. Il y est question d’un chapitre mal connu de l’histoire européenne du vingtième siècle : le sort réservé aux Tsiganes en France pendant la deuxième guerre mondiale. C’est une nouvelle pièce à ajouter à l’œuvre de Gatlif en faveur de la connaissance de la culture tsigane à travers l’Europe. Une filmographie qui compte de nombreux succès dont le fameux Gadjo Dilo – qui retrace les tribulations d’un jeune français interprété par Romain Duris jusque dans un village tsigane de Roumanie – et plus récemment Transylvania.

« Ne pas dévaluer l’holocauste »

« Les peuples nomades n’ont pas d’histoire, ils n’ont que de la géographie », a dit Gilles Deleuze. Et pourtant ils en ont une d’histoire. Au vingtième siècle, le nazisme a conduit plus de 200.000 d’entre eux à la mort dans les camps de concentrations. Certains historiens parlent d’un demi-million de victimes. Ce n’est qu’une estimation grossière, le chiffre exact n’est pas connu et ne le sera jamais. Cette dimension de la seconde guerre mondiale a souvent été occultée. Les Roms qui ont fait de « Porajmos » (« leur » Shoah) un tabou sont en partie responsables de cette lacune des livres d’histoire. Leur culture fondée sur l’oralité et leur manque de représentativité n’a pas plaidée non plus en leur faveur. L’ampleur du génocide contre les Juifs y a aussi beaucoup contribué. En 1984, le président de l’Holocaust Memorial Council, Elie Wiesel – venu dénoncer l’antisémitisme en Hongrie il y a quelques mois –  avait rétorqué à Simon Wiesenthal qui plaidait pour que les Roms soient représentés dans ce Conseil qu’« il ne fallait pas dévaluer l’Holocauste ». [1]

Pendant ce temps en Hongrie…

Dans les endroits branchés de la capitale, on les cantonne à un folklore pour bobos, qui s’émerveillent volontiers des prouesses artistiques de ces drôles de gens hirsutes, mais qui vivent dans des immeubles bien propres car, comme le précisent systématiquement les agents immobiliers, « Il n’y a pas de Tsiganes ». « Réduire les autres à ce qu’ils offrent de bizarre à nos regards », a appelé ça Paul Valéry (voir la photo).

Les dernières élections, les européennes de juin 2009, ont été l’occasion pour l’extrême hongroise de en faisant campagne sur « la criminalité rom ». Nul doute que son représentant le plus légitime, le Jobbik – qui a fait des Roms, aux côtés des Juifs, ses ennemis naturels –  n’aura aucun scrupule à cristalliser sur ce thème, aux élections à venir, la colère de la population fragilisée par la crise économique internationale et la gouvernance désastreuse du pays ces dernières années. L’opération ne sera pas bien difficile. Il lui suffira de pointer leurs taux de délinquance, de criminalité et de chômage bien supérieurs à la moyenne nationale. Il lui suffira aussi de parler démographie pour prouver, chiffres à l’appui, que leur natalité bien supérieure au reste de la population hongroise (ce qui n’est pas une performance en soi) fait d’eux une bombe à retardement. Le Front National pose les bonnes questions, mais donne des mauvaises réponses, avait dit Laurent Fabius, à une autre époque et dans un autre pays. Le Jobbik ne pose pas que des mauvaises questions… Les principaux intéressés et leurs défenseurs pourront lui répondre que, sur la seule base de leur appartenance ethnique, les Roms sont victimes de discrimination à tous les étages de la société. Ils pourront aussi rappeler les assassinats à caractère racistes dont ils ont été victimes l’année précédente et le manque d’ardeur de la police à trouver les coupables, tant que les institutions internationales ne s’étaient pas emparées de l’affaire. La voix de Gatlif va-t-elle porter jusqu’en Hongrie ? Aura-t-on la chance de voir Liberté sur les écrans hongrois ? Rien n’est moins sûr…

[1] Amnesty International : La mémoire « trouée » d’un crime de masse

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