Recensement : les Roms montent au créneau

Les opérations de comptage du 15ème recensement qui a débuté le 1er octobre touchent à leur fin. Combien sont les Roms à avoir revendiqué leur appartenance ethnique ? La question obsède tout le monde, à commencer par les Roms eux-mêmes. Il faudra attendre sans doute plusieurs mois avant la publication des premiers résultats.

Depuis le début du mois de septembre à Budapest, difficile de passer à côté des affiches du recensement placardées sur les portes d’immeubles et sur les tramways de la ville. Tous les regards se tournent vers les Tsiganes. Combien seront-ils au décompte final ? Ces dernières semaines, des dizaines d’activistes issus de cette minorité ont battu la campagne et les ghettos urbains de tout le pays avec les mêmes objectifs : sensibiliser les Roms à l’utilité du recensement et les encourager à déclarer leur identité ethno-nationale « Tsigane/Rom » aux agents recenseurs.

Leur cible principale ? Les petits villages reculés, là où les Tsiganes vivent ghettoïsés. Distributions de tracts pour les adultes  – « Je suis Tsigane ! Et toi ? », ou encore « Nous étions 190.046 en 2001, combien serons-nous en 2011 ? » – et de badges et de bracelets pour les enfants. En Hongrie, on a rarement vu une telle mobilisation, et pour cause, cette vaste opération baptisée Ide tartozunk (« Nous sommes d’ici ! ») est chapeautée et financée par l’Open Society Institute, la fondation du milliardaire d’origine hongroise Soros György alias George Soros.

Lors du dernier recensement de 2001, moins d’un tiers des Roms s’était déclaré rom : 190.000 alors que les recherches sociologiques font état de 600.000 à 800.000 individus. Les anciens se souviennent que le comptage des Tsiganes avait précédé à la déportation d’un certain nombre d’entre eux pendant la seconde guerre mondiale et ce souvenir a été transmis aux jeunes générations. Mais dans la majorité des cas, c’est l’ignorance et le manque d’informations qui explique ce décalage, les agents recenseurs (rarement rom) remplissant souvent automatiquement les questionnaires sans même poser la question aux intéressés.

Cette fois, les Roms sont bien décidés à faire valoir leur nombre et ils ne sont pas les seuls : serbes, croates, slovaques, etc., n’agissent pas différemment, car l’enjeu est financier. La loi sur les minorités pourrait être révisée prochainement afin d’aligner les subventions étatiques attribuées aux « conseils autonomes de minorité » sur les résultats du recensement.

Les communautés religieuses ne sont pas en reste. Les principales Églises ont lancé des campagnes pour inciter leurs ouailles à clamer haut et fort leur appartenance religieuse. Pas par esprit civique bien sûr, mais pour pouvoir négocier à la hausse les subventions accordées par l’État aux institutions religieuses officiellement reconnues. D’où de grandes campagnes d’affichage dans le métro qui en appellent tantôt à la fierté protestante  (« Nous sommes réformés ! ») – tantôt à la fierté catholique.

Il s’agit aussi de permettre la mise en place de politiques publiques spécifiques et particulièrement le plan d’intégration de la minorité rom présenté avec fracas pendant la présidence hongroise de l’Union Européenne. Il ne pourra se faire sans statistiques fiables car toute sa stratégie consiste à adapter la réponse publique aux spécificités micro-régionales. « Sans données statistiques correctement recueillies, analysées et ventilées par origine ethnique, il serait impossible d’évaluer, surveiller et mettre à jour les programmes« , expliquait il y a quelques jours à Strasbourg l’eurodéputée rom-hongroise Livia Jaroka, à l’origine du projet.

Les prémisses d’un nationalisme rom en Hongrie ?

La campagne Ide tartozunk ne rejette pas l’identité hongroise et insiste au contraire sur la possibilité de déclarer une double-identité, hongroise et tsigane. [Le questionnaire du recensement mentionne d’ailleurs de façon explicite que ces questions sensibles portant sur l’identité ethno-nationale et religieuse sont facultatives]. Mais la volonté du mouvement est clairement de faire émerger chez la minorité rom un sentiment d’appartenance commune. Il est à ce jour très peu développé, soit qu’il n’existe pas, soit qu’il est refoulé par peur de représailles et de discriminations. « Nos femmes et nos filles se teignent les cheveux en blond pour ressembler aux gadjé, les hommes jettent le nom de leur père car il sonne trop tsigane, nos intellectuels abandonnent nos traditions parce qu’ils en ont honte« , dénonce Béla Radics, l’un des activistes les plus en vus de cette campagne.

Pour lui, à l’instar du « Black Power » aux États-Unis dans les années 60-70, l’amélioration du sort des Roms de Hongrie passe par l’affirmation de la fierté rom. « Nous devons savoir combien d’entre nous vont déclarés avec fierté et courage leur origine, parce que ce sera la masse sur laquelle nous pourrons compter pour notre combat pour nos droits civiques », proclame-t-il, tout en reconnaissant volontiers que la situation des Roms en Hongrie n’est pas aussi grave que ne l’était celle des Noirs américains. Est-il nationaliste ? « Oui, mais du bon côté. Nous ne voulons de mal à personne« , précise-t-il.

Ce vaste projet ne fait pas l’unanimité cependant. Dans un article publié dans le journal Hirszerzö et intitulé « Si vous êtes Tsiganes, je ne suis pas des vôtres ! », l’intellectuel rom István Forgács a violemment condamné ce qu’il considère être une tentative de création d’une identité exclusive et fondée sur le rejet de la majorité hongroise. L’intégration ne devrait pas passer selon lui par des revendications identitaires mais se faire sur une base locale et individuelle. Selon lui, l’idée même d’englober les Tsiganes de Hongrie dans un même ensemble est absurde. « Nous ne sommes pas unis, nous ne l’avons jamais été. Nous n’avons pas de conscience collective, pas de poète visionnaire, nous ne partageons pas de valeurs communes. La « tsiganitude » elle-même n’existe pas. Et tant qu’il en sera ainsi, nous ne méritons pas de peuple, de nation, ou quoi que ce soit de semblable », écrit-il. La presse d’extrême-droite l’a applaudi des deux mains.

La stratégie d’Ide Tartozunk est ambitieuse…mais risquée. Si l’éveil identitaire recherché entraîne une prise de conscience citoyenne et favorise l’ascension sociale de l’ensemble de la minorité, personne n’y trouvera rien à redire. De ce point de vue, les programmes de travail public obligatoire récemment mis en place ont été ressentis par les Roms comme une mise à l’épreuve à laquelle beaucoup ont réagit comme ceci : « On va montrer aux Hongrois que nous les Tsiganes on veut et on sait travailler !« .

En revanche, si cet éveil identitaire ne favorise pas, ou ne s’accompagne pas d’une amélioration du statut socio-économique des Roms, il pourrait fournir un refuge et un motif de radicalisation chez les jeunes, exacerber les frustrations de part et d’autre et augmenter le risque de conflit qui couve dans les villages ghettoïsés. D’ailleurs, au début de l’été, le ministre de l’Intérieur Sandor Pintér a dévoilé son intention de former ses effectifs de police à la gestion de conflits ethniques, rendu plus probable par la crise économique, selon sa propre analyse. Les récents affrontements  interethniques en République tchèque et en Bulgarie l’on sans doute conforté dans cette initiative…

Source photo : Groupe Facebook Ide tartozunk

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