La réforme de l’enseignement supérieur en Hongrie (1/2)

Par Vincent Baumgartner et Bettina Vöröss

La réforme de l’enseignement supérieur fait beaucoup de remous en Hongrie. Le gouvernement Fidesz-KDNP est fortement critiqué et la contestation estudiantine prend de l’ampleur dans le pays. Adoptée en janvier, cette nouvelle loi pourrait causer de profonds changements dans la société hongroise. Ces réformes sont-elles aussi révoltantes que ce qu’en disent ses détracteurs ? Le nouveau système sera-t-il très différent des autres pays européens ?

« L’Université est à nous ! », le 15 février à Budapest (HU-lala)

Après d’âpres débats et quelques remodelages, la loi sur l’éducation supérieure a finalement été acceptée en décembre et entrera en vigueur à la rentrée de septembre. Pourtant, de nombreux points ont suscité la critique et les débats ont été durs, y compris au sein de la Fidesz. Bien que le système éducatif hongrois ait grand besoin d’être réformé, cette nouvelle loi a pris de nombreux jeunes au dépourvu, notamment les lycéens, qui pouvaient s’inscrire dans les universités et hautes écoles jusqu’à vendredi dernier.

Diminution du nombre d’étudiants et de bourses

Le principal changement est la diminution du nombre d’étudiants financés par le gouvernement. Il existait jusqu’à maintenant deux catégories d’étudiants : financée et payante. A partir de septembre prochain, une troisième catégorie fera son apparition, celle des études financées à moitié par le gouvernement et à moitié par l’étudiant lui-même. A compter de septembre, 27.150 étudiants pourront profiter d’études financées par l’Etat et 15.550 seront financées partiellement. C’est surtout le Droit et l’Economie qui verront le nombre de places financées diminuer drastiquement. Il n’y aura que 200 étudiants qui pourront étudier le Droit sans payer de frais de scolarité (Viktor Órbán avait d’ailleurs déclaré que cela restait 200 places de trop). On peut se demander au passage pourquoi le Premier Ministre met-il tant d’acharnement à rendre les facultés de Droit payantes… Lui qui a tendance à choyer les nantis aurait-il peur de voir une nouvelle génération de juristes et d’avocats issus des classes les moins aisées ?

Assignation en Hongrie !

A partir de septembre 2012, les nouveaux étudiants bénéficiant d’une formation financée devront signer un contrat sur 20 ans qui les contraindra à travailler au pays pendant un nombre d’années deux fois supérieur au temps passé sur les bancs de la fac hongroise. Ce système existe aussi en France pour certaines formations de fonctionnaires, mais en Hongrie ce sont tous les étudiants qui seront concernés.

Malgré une certaine logique, surtout dans le domaine de la médecine (selon Index.hu près de 100 médecins quittent la Hongrie chaque mois pour travailler à l’étranger), cela semble tout de même exagéré. Car après son Master, un étudiant devra travailler 10 ans avant d’avoir le droit de s’expatrier. En fait, on peut surtout regretter que le gouvernement Orbán ne cherche pas plutôt à rendre les conditions de travail plus attractives, ce qui inciterait un peu plus les jeunes diplômés à rester.

Le crédit étudiant « Diákhitel » nouvelle génération

Pour permettre aux étudiants peu fortunés d’accéder aux études, le gouvernement a amélioré le système de crédits existant en introduisant le « crédit étudiant II ». Les critères de sélection seront assez stricts, mais les taux d’intérêts de ce nouveau système sont particulièrement bas, environ 2% contre 8% pour l’ancien. Les étudiants pourront utiliser cette formule exclusivement pour payer leurs études, tandis qu’actuellement, ils peuvent disposer du crédit étudiant à leur guise.

Bien que ce système soit assez avantageux, de nombreux étudiants craignent de contracter un crédit et d’accumuler plusieurs millions de forints de dette après 5 années d’études. Un étudiant qui ne pourrait pas payer son logement a la possibilité de cumuler les crédits I et II, augmentant les risques de surendettement. Heureusement, Rózsa Hoffmann (photo), véritable caricature du gouvernement chargée de l’éducation, est là pour les rassurer en affirmant que « beaucoup pourront rembourser sans problème« , clôturant ainsi le débat.

Des critiques…même au sein de la Fidesz !

Rózsa Hoffmann (source : www.hoffmannrozsa.hu)

Cette réforme suscite de nombreuses critiques, notamment depuis Bruxelles où Rózsa Hoffmann se rendra le 29 février. Suite aux craintes formulées par l’UE, la secrétaire d’état à l’éducation membre du KDNP (le parti chrétien-démocrate proche de la Fidesz et fortement conservateur) a déclaré qu’elle irait elle-même donner des éclaircissements et répondre aux attaques. Au sein de l’opposition tous les partis se sont déclarés opposés aux reformes et aux nouveaux critères d’admission, le LMP et le MSZP sont les plus virulents, le Jobbik reste un peu en retrait.

Le LMP a par exemple appelé les lycéens à se tourner vers la Cour Constitutionnelle, ce qu’il ne peut plus faire lui-même depuis sa réforme, comme l’a déclaré le chef de la fraction du LMP au parlement, Gergely Karácsony. Plusieurs juristes ont été contactés par le parti pour créer un document modèle qui est accessible sur la page officielle du parti et que tout lycéen peut utiliser.

Ces modifications du financement de l’enseignement supérieur ayant pour but d’économiser plusieurs milliards de forints – rappelons au passage que la Hongrie est l’un des pays de l’UE qui investit le moins dans l’éducation – soulèvent de nombreuses critiques. Au sein de la Fidesz par exemple l’ex-ministre de l’éducation, Zoltán Pokorni, a fustigé cette réforme qui est selon lui « injuste » et qui « favorise les plus riches ». János Lázár, le chef de la faction Fidesz au sein du parlement a, quant à lui, mis en doute les connaissances de la réalité de la secrétaire d’Etat à l’éducation, Rózsa Hoffmann, et a craint de voir se former une génération d’étudiants en Economie et en Droit provenant tous du même milieu social.

Rózsa Hoffmann et ses supporters répètent à qui veut l’entendre que les étudiants ne sont pas spécialistes des questions d’éducation et qu’elle est donc beaucoup plus qualifiée qu’eux. Cet argument, très apprécié par le KDNP et la Fidesz ne vaut en réalité pas grand chose, car une grande partie des (vrais) spécialistes de la question s’opposent au projet, les plus illustres étant Zoltán Pokorni et István Hiller, respectivement ministre de l’Éducation et de la Culture entre 2006 et 2010. Le corps enseignant dans son ensemble est également opposé à cette reforme : un Réseau Enseignant a été créé sur le modèle du Réseau Étudiant, il regroupe d’ores et déjà plus de 120 professeurs d’Université.

Les organisation de la contestation étudiante : HÖK vs HAHA

Après l’occupation de l’Université par HAHA ( DR Hu-lala)

Cette nouvelle loi a également déclenché un mouvement de protestation parmi les étudiants et les enseignants. Les actions se sont multipliées depuis la manifestation du 15 janvier. Le nombre d’adhérents de Hallgatói Hálózat (le Réseau Étudiant HaHa) a fortement augmenté en une semaine. Le mouvement est organisé de façon assez souple, en cellules disposant d’une grande autonomie d’action. Le réseau étudiant est particulièrement actif dans les Universités ELTE et Corvinus mais des cellules sont apparues en province et même parmi les étudiants hongrois à l’étranger.

Le samedi 24 février, Bence Stágel et László Palócz, les président et vice-président du IKSZ, les jeunesses chrétiennes-démocrates, ont appelé le Réseau Étudiant a cessé ses actions dignes selon eux des révoltes « d’extrême gauche et marxistes de mai 68 ». Cette déclaration assez typique et révélatrice de l’arrogance du KDNP a valu au IKSZ de voir son site internet piraté par le collectif de hacker « Anonymous » et de perdre ainsi de nombreux documents.

Depuis la manifestation du 15 février, on peut également observer un début de rapprochement entre le HÖK (le syndicat étudiant traditionnellement proche du gouvernement) et le Réseau Étudiant. Un communiqué du HÖK condamnant les manifestants avait créé un petit scandale et le syndicat a depuis lors revu sa position. Il est vrai que par le passé, le syndicat étudiant avait déjà critiqué la réforme mais en des termes très modérés. Cette passivité incite de plus en plus d’étudiants à se tourner vers le HAHÁ plus pugnace. A ses débuts, le Réseau Étudiant était relativement proche du LMP et du mouvement et futur parti de gauche 4K!. Ces dernières semaines, le Réseau Étudiant tente de prendre ces distances avec ces partis et lors de son forum du 22 janvier leurs représentants n’étaient pas les bienvenus. Un certain rapprochement commence pourtant à se faire entre les deux organisations, le HÖK de la faculté des sciences sociales d’ELTE a publié conjointement avec le Hallgtói Hálózat un communiqué stipulant que les deux organisations partageaient des buts communs.

Les étudiants vont-ils partir à l’étranger ?

Cette réforme a également eu une conséquence que Rózsa Hoffmann n’attendait pas : beaucoup de lycéens prévoient de partir étudier dans des Universités étrangères dès leur sortie du Gimnázium hongrois. En effet, partir étudier dans les pays où l’enseignement supérieur est gratuit comme le Danemark ou les Pays-Bas est assez tentant, même si le coût de la vie y est beaucoup plus élevé. Plusieurs Universités étrangères profitent déjà de la future manne et tentent de « draguer » les étudiants des lycées les plus prestigieux du pays. Au final, le gouvernement Orbán qui voulait remonter le niveau des Universités et empêcher la « fuite des cerveaux » n’a réussit qu’à apeurer les meilleurs éléments, qui fuiront le pays avant même d’entamer leurs études secondaires. La Fidesz et le KDNP qui, disons-le, sont parfois capables de mettre le doigt sur des problèmes réels, agissent une fois de plus avec une incroyable maladresse.

Sources : Index, Népszabadság, HVG, Origo, Magyar Nemzet, eduline.hu, mandiner.hu, NEFMI

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Un commentaire

  1. Rassurons nous. L’argent collecté servira à subventionner l’obscurantisme religieux !!!…
    Merci les Etats-Unis, pays de la Liberté de pensée…et grand défenseur des bondieuseries.
    …Je vais finir par devenir communiste…

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