La Fidesz offre un théâtre à l’extrême droite

Jeudi dernier, on apprenait que le Nouveau Théâtre de Budapest (Új Színház) avait pour nouveau directeur un personnage très controversé des planches et de la scène politique hongroises : l’acteur György Dörner.

István Tarlós, le maire Fidesz de Budapest, a usé de son droit de veto contre le directeur sortant – István Márta – qui avait pourtant été réélu à 6 voix contre 2. Dörner, qui se déclare publiquement de « droite radicale » et qui participe régulièrement à des meetings du parti d’extrême droite Jobbik, a déja fait savoir qu’il utiliserait le théâtre pour satisfaire son agenda politique. Très rapidement la nouvelle de cette nomination a provoqué un scandale chez ceux qui s’intéressent à la fois à la politique et au théâtre hongrois.

La personnalité xénophobe et antisémite du nouveau directeur

Dans le milieu culturel et artistique, György Dörner (photo) était « grillé », considéré comme un acteur ringard à qui l’on ne confierait même pas un second rôle. Artistiquement, il était bien plus connu pour être la voix hongroise d’acteurs américains tels que Michael Douglas, Eddie Murphy, Mel Gibson et Bruce Willis, que pour son jeu dramatique. D’après ses dires, après sa carrière de comédien, il ne lui restait plus qu’à « acquérir un théâtre ».

En Hongrie, beaucoup d’artistes comme lui associent l’échec de leur carrière artistique à des raisons politiques. Des écrivains qui ne sont pas traduits par exemple, croient qu’ils sont victimes de leur manque de réseau international, lorsqu’ils ne trouvent pas de raisons antisémites à leur malheur. Mais tout cela n’empêche pas Dörner de penser qu’il est un génie incompris, à qui on ne donne pas de rôles importants dans de grands théâtres à cause de ses opinions politiques : pas nécessairement parce qu’il est proche du MIÉP ou de Jobbik, mais simplement parce qu’il est attaché à la nation, au peuple hongrois et aux valeurs chrétiennes. Par le passé il a d’ailleurs été très critique avec la Fidesz. Mais récemment, il s’est enthousiasmé de découvrir « certaines caractéristiques radicales » chez Viktor Orban. Grand bien lui en a fait.

Le « Théâtre du Terroir »

Dans son programme pour le Nouveau Théâtre, les propositions de György Dörner parlent d’elles-mêmes. Avec d’innombrables références à la nation magyare, il entend dévouer exclusivement ce théâtre à ce qu’il pense être la « vraie » Hongrie, la Hongrie profonde.

Ainsi, il souhaite même renommer le théâtre en « Hátország Színház » (Hinterland ou « arrière pays » – voir illustration). Il s’agirait alors de raviver l’antagonisme historique entre la Hongrie de la terre contre la Hongrie bourgeoise et « enjuivée »,  un antagonisme qui a longtemps servi de ligne de démarcation traditionnelle entre gauche et droite. Très symboliquement, le Nouveau Théâtre deviendrait le lieu d’expression des “populistes” ou des “agrariens”, qui s’opposent aux “occidentalistes” – dits aussi “urbanistes” – en Hongrie.

Avec Istvan Csurka (président du parti d’extrême droite MIÉP) pour l’assister, et des pièces dites « traditionnalistes » au programme, il est à craindre que la seule réussite de György Dörner puisse être de plomber un théâtre dont la situation financière était stable jusqu’à maintenant.

Un choix politique venu de tout en haut

Pourquoi István Tarlós s’est-il empressé de poser son veto au résultat du vote ? Les 2 voix contre la candidature d’István Márta à sa propre succession provenaient de deux électeurs issus de la municipalité  (dont le goût artistique et la gestion de la culture donnent en ce moment à réfléchir) et du ministère des Ressources Nationales. La décision de donner ce théâtre aux extrémistes Dörner et Csurka semble en fait venir de bien plus haut. C’est un geste symbolique supplémentaire, au-delà des discours, de la Fidesz envers l’extrême droite : les radicaux de droite peuvent avoir confiance en Viktor Orban.

On peut alors se poser la question de l’indépendance du maire de Budapest, fusse-t-il de la Fidesz et fidèle à Orban. L’identité culturelle de la ville ne vaudrait-elle pas plus que cela ? Pour István Tarlós la réponse est non. Depuis son élection à la mairie, sa seule stratégie est de compter sur le gouvernement pour la bonne gestion des affaires de la ville. Mais il devrait peut-être un peu plus se méfier des promesses du Premier ministre. Par exemple, en ce qui concerne la remise à flots de sa compagnie de transports publics, la BKV, les négociations de février dernier sont loin d’être concrétisées, et au vu du budget de l’Etat, il semble très peu probable qu’elles le soient prochainement.

La politique des incultes

A Budapest, le monde de la culture souffrait déjà assez, depuis un an, des micmacs financiers et immobiliers entre l’Etat et la municipalité. Très vite et de façon arbitraire, le gouvernement a mis la main sur de plus en plus de lieux culturels, parfois même des institutions de grande renommée, irréprochables quant à leur gestion. La liste est malheureusement trop longue pour l’énumérer ici.

Plus anecdotique, on se souvient également du changement de noms de lieux publics, comme la place de la République (qui ressemblait d’ailleurs plutôt à un terrain vague) rebaptisée « place Jean-Paul II ». Si ce changement venait assortir la nouvelle Constitution et le nouveau nom du pays, qui s’est allègrement passé de « République », ériger une statue de Ronald Reagan sur Szabadsag tér venait insulter son Histoire. Et nommer Andrew Vajna réformateur du cinéma national consistait à démolir l’essence du septième art hongrois.

Désormais, avec cette nouvelle direction surréaliste du Új Színház, la culture à Budapest n’est plus seulement un terrain de jeu pour les affaires de l’ami Sandor Demjan. Elle est aussi devenue un défouloir pour la droite de la droite.

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9 Commentaire

  1. Une fois de plus (on commence malheureusement á s’y habituer…) les opinions politiques passent avant le talent. Il suffit qu’un artiste minable affiche son nationalisme et se dit catholique pour qu’il soit acclamé.

  2. Bah en France c’est l’inverse, alors ça change un peu :-)

  3. Haha :’)

  4. Magyar, vous voici donc devenu cynique.
    Sans argument et puis aussi sans rhétorique, je ne vous reconnais pas.
    Zs.

  5. Bon sang mais jusqu’où va dériver ce pays ?
    C’est dramatique: on est déjà plus dans l’UE mais quelque part entre la République moldave et l’Ukraine.

  6. Zsak: oui je reconnais que j’aurais pu largement éviter ce commentaire, j’avais comme qui dirait « la flemme » de développer, alors j’ai laché ca.. :)

  7. Ceci dit, je remarque depuis quelque temps que vous critiquez ce que je dis ou ne dis pas… Ce que je dis m’appartient, et le cynisme veut parfois dire beaucoup plus qu’un long développement.

    « Le Bangadesh c’est encore loin dis, grand Schtroumpf? »

    Permetez moi aussi de rester dans le flou cynique de temps en temps. :)

  8. De plus, et pour terminer, si je n’ai pas commenté d’avantage c’est aussi parce que je ne connais pas cet artiste, et ne veux pas dire d’erreurs, je ne me suis pas renseigné sur le sujet. C’est simplement le commentaire d’etienne qui m’a fait sourire.

  9. Accessoirement, le père Istvan Csurka depuis qu’il s’est fait dépouiller par le Jobbik et qu’il ne pèse plus rien du tout il est devenu un allié du Fidesz, qui lui renvoie l’ascenseur.

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