L’inexorable déclin du peuple magyar

La population hongroise est passée sous le seuil hautement symbolique des 10 millions d’habitants. L’évènement, même s’il était attendu, est vécu comme un petit traumatisme en Hongrie et place ce pays face à de grands défis comme l’immigration et l’intégration de sa minorité rom.

Une partie de l’été, un écran géant placé à l’initiative de l’« Association Nationale des Familles Nombreuses » (NOE), sur une grosse artère du centre ville de Budapest, a égrené le sinistre décompte des vies humaines, afin d’alerter l’opinion publique sur la diminution et le vieillissement de la population hongroise. Le 6 septembre a été choisi, de façon tout à fait arbitraire, pour symboliser le jour du passage, même si les chiffres officiels établissant la démographie hongroise sous le seuil des 10 millions n’ont pas encore été annoncés par l’Office Central Hongrois de Statistique (KSH). En réalité, les démographes hongrois estiment qu’il est probable que la population hongroise soit tombée sous ce seuil depuis plusieurs mois, peut-être même une année, en raison des fortes migrations, non-comptabilisées, vers d’autres pays de l’Union Européenne : l’Allemagne, la Grande-Bretagne, et l’Autriche notamment.

Personne n’a été pris au dépourvu car le phénomène n’est pas nouveau. La population hongroise est en diminution constante depuis 1980 et les personnes de plus de 60 ans sont désormais plus nombreuses que les moins de vingt ans. Les perspectives sont sombres. Selon les différents scénarii envisagés, la tendance ne va pas s’inverser et la population hongroise devrait encore perdre plus d’un demi-million d’habitants à l’horizon 2030. A cette date, les plus de 60 ans représenteront près du tiers de la population totale ! En cause dans ce déclin aigu, une fécondité, parmi les plus faibles au monde, de 1,3 enfants/femme (contre 2 en France), combinée à des taux de mortalité parmi les plus élevés en Europe. Même le léger rebond de la natalité observé depuis cinq ans un peu partout en Europe n’a pas atteint la Hongrie.

L’enfant, un « fardeau financier »

La politique familiale mise sur pieds pendant la période communiste et qui a engendré un léger regain de la fécondité dans les années 1970-80, toutes proportions gardées, a été maintenue tant bien que mal après le changement de régime. Mais tout le monde sait que ce système est devenu trop couteux pour être maintenu, même à court ou moyen terme, car le vieillissement de la population impose de rediriger l’argent public vers l’aide aux personnes âgées. « Malheureusement il y a cette idée répandue dans la société selon laquelle un enfant constitue avant tout un fardeau. La précarité économique et les volontés permanentes de réformes de ce système n’incitent pas les gens à se projeter dans le futur et à faire des enfants. Les familles ont besoin de soutien financier.« , commente Öri Péter, démographe à l’Institut national hongrois de démographie.

Zsuzsanna Kormos, de l’association des familles nombreuses (NOE) abonde dans le même sens. « Une politique familiale stable est indispensable« . Selon elle, « L’une des mesures les plus urgentes est la réconciliation de la vie privée et du monde du travail« , par une augmentation du travail à temps partiel, qui est très peu développé en Hongrie (de l’ordre de 3-4 %), ainsi que par la possibilité de moduler ses horaires de travail avec plus de souplesse. Elle insiste aussi sur la nécessité de redévelopper le système des crèches et garderies, dont la plupart ont disparu aux débuts des années 1990, avec le changement de régime.

La crise économique qui a violemment secouée la Hongrie [l’obligeant à demander une bouée de secours de 20 milliards d’euros au FMI et à l’UE, fin 2008] a laissé des traces. Un quart des enfants hongrois vit aujourd’hui dans la pauvreté, contre un sur cinq avant la crise. Le nouveau gouvernement conservateur a d’ailleurs fait de la lutte contre la pauvreté des enfants l’une de ses priorités sociales et a inscrit ce thème à l’Agenda de la Présidence Hongroise de l’UE qui débutera en janvier 2011. « La précarité et la peur de tomber dans la pauvreté est un frein considérable à la naissance d’enfants.« , estime Zsuzsanna Kormos.

En filigrane, la peur des Roms et de l’immigration

« Il me semble vraiment que ce chiffre est purement symbolique et que le nouveau gouvernement en a fait un « évènement » pour des raisons politiques. », commente le démographe Öri Péter. Pour revenir au pouvoir qu’il avait perdu en 2002, le premier ministre de droite Viktor Orban lui-même a exploité ce terreau fertile de la peur de l’avenir. Ce déclin démographique est devenu brutalement visible à un moment où la tentation du repli identitaire est forte, en réaction à la mondialisation et à la crise économique. L’extrême-droite, qui a fait une entrée fracassante au parlement hongrois au mois d’avril en obtenant 17% des voix aux élections législatives, n’hésite pas à agiter le spectre d’une disparition pure et simple de la nation hongroise et exploite ce levier pour stigmatiser la minorité rom hongroise et sa forte croissance démographique. Une croissance qui alimente de nombreux fantasmes.

« La plupart des Hongrois ont peur de la croissance démographique des Roms. », résume Péter Öri. On estime leur nombre à un peu plus de 600.000, ce qui représente de 6% à 7% de la population totale, mais ce chiffre est régulièrement arrondi dans la presse hongroise et européenne, de manière tout à fait surprenante, à 1 million d’habitants. « Je ne sais pas d’où sortent ces chiffres. Un politologue vient de publier récemment dans un quotidien important un article farfelu selon lequel les Roms allaient devenir 1/3 de la population totale. C’est tout à fait faux.« , affirme-t-il. Effectivement, si leur fécondité est encore deux fois plus élevée que celle des non-Roms, elle est en rapide diminution et leurs caractéristiques démographiques sont en train de converger avec celles de la majorité.

L’enjeu, pour ce pays où l’on meurt plus qu’on ne naît, est aussi de conserver une force de travail suffisante pour alimenter un bon développement économique. « Il y a des intentions de faire appel à une force de travail étrangère, mais il n’y a pas de plan concret et je ne pense pas que la Hongrie soit prête à cela.« , confesse le démographe qui pointe du doigt la difficulté pour les populations étrangères de s’intégrer dans un pays où l’apprentissage de la langue est réputé si difficile.

Si après avoir longtemps été un pays de forte émigration la Hongrie est devenue ces dernières années un pays d’immigration, la plupart des nouveaux arrivants sont en fait des Hongrois originaires des anciens territoires du Royaume de Hongrie  (de Roumanie, de Serbie et d’Ukraine notamment). Mais même l’intégration de ces « frères ethniques » d’outre-frontières engendre parfois des tensions avec la population autochtone. De façon schizophrène, en Hongrie on se félicite et on encourage ces flux migratoires, mais on déplore dans le même temps la disparition de ces minorités qui représentent quelques trois millions d’individus. De toute façon, le taux élevé du chômage, supérieur à 10% et le faible taux d’activité des Hongrois font que la demande pour une main-d’œuvre étrangère n’est pas pressante.

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3 Commentaire

  1. Si ca peut aider a developper le travail a temps partiel ca serait une bonne chose.
    Techniquement ca existe deja : ca s appelle les conges maladie. Ceux ci sont utilises a outrance alors que si le temps etait amenageable, les entreprises pourraient mieux gerer leur main d oeuvre ( un conge maladie ne se prevoit pas du point de vue de l employeur) et les employes seraient moins demotives.

  2. Le taux de fécondité à 2, en france, est peut être davantage dû à la nouvelle population immigrée, qu’à un changement de comportement chez les français de « souche ».

    Il y a des chinois, qui viennent en france, pour avoir la famille nombreuse qu’ils ne peuvent avoir en Chine…

    S’ils sont de plus en plus nombreux, ils finiront aussi par venir en Hongrie.

  3. Xstophoros a dit :

    Apparemment, cela fait plaisir au journaliste de voir les Hongrois disparaître au profit de population « importées »… ça pue le racisme à plein nez, beurk…

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