Cinéma : quand « Csak a szél » est primé à Berlin, les Roms sont sur la sellette à Budapest

Csak a szél, le dernier film du jeune réalisateur hongrois Bennedek (Bence) Fliegauf séduit les critiques tout comme le jury de la Berlinale 2012. Il y a remporté l’Ours d’argent pour le Grand Prix du Jury la semaine dernière et succède donc au réalisateur culte hongrois Béla Tarr. Son film engagé, touchant et politique ravive les braises de la vague d’attentats anti-Roms de 2008-2009 et relance le débat de l’intégration des communautés Rom en Hongrie, jusqu’aux portes de la Berlinale.

Du 9 au 19 février, 17 films internationaux étaient présentés lors de cette 62 ème édition de la Berlinale. Après la Première de Csak a szél (Just the Wind – le film n’avait d’ailleurs pas été projeté au dernier Magyar Filmszemle début février pour laisser la priorité à la Berlinale), communauté artistique et critiques cinématographiques se sont accordés à dire que le travail de Fliegauf était une réussite. L’originalité du réalisateur a notamment été de travailler avec un groupe d’acteurs amateurs d’origine Rom afin de brosser au mieux le portrait de ces populations. Katalin Toldi (à droite sur la photo), qui incarne le rôle de Mari, a particulièrement touché le jury du festival par son jeu simple, émouvant et contribuant à l’atmosphère poétique du film.

La communauté Rom hongroise prise pour cible

 Csak a szél traite de l’intégration des communautés Rom en Hongrie sur fond de faits réels puisque le réalisateur s’est largement inspiré de la vague de meurtres anti-roms perpétrés en 2008 et 2009 en Hongrie, qu’il a pleinement intégré à son scénario. Fliegauf a dépeint le quotidien d’une famille tzigane, vivant modestement en marge d’une petite ville hongroise. La mère (Mari), personnage central incarnée par Katalin Toldi, jongle entre petits boulots pour subvenir aux besoins de sa famille et la charge de son père invalide. Les protagonistes de cette histoire sont mûs par le rêve d’un exil au Canada pour y vivre des jours meilleurs, mais leur réalité quotidienne est imprégnée par la peur et un climat de tension permanente, accentués par l’apparition de  groupuscules meurtriers nocturnes.

Les attaques de 2008 et 2009 restent la « meilleure » illustration de ce racisme en Hongrie, attaques au cours desquelles 7 personnes ont perdu la vie et de nombreuses victimes ont été blessées. Dans ces sombres affaires, des familles tziganes ont vécu dans la menace permanente, notamment dans les petits villages de Tatarszentgyörgy et Tiszalok. Il aura fallu attendre plusieurs semaines pour que la police (aidée du FBI américain !) se manifeste et déclare ces actes comme relevant du crime organisé. Le procès des 4 présumés coupables s’est déroulé de mars à décembre 2011.

Le Canada, terre d’asile

Parallèlement, depuis la vague de violences dans ces villages, les autorités canadiennes ont annoncé que le nombre de demandes d’asile parmi les Roms hongrois était en constante augmentation, avec la discrimination qu’ils subissent dans leur pays pour principale raison. Récemment, le cas de Viktoria Mohacsi en donne l’exemple parmi les Roms qui sont très intégrés dans la société hongroise. Militante pour les droits des Roms et ancienne député européenne hongroise, elle a également été commissaire chargée à l’intégration des enfants issus de familles Roms ou vivant dans une profonde pauvreté. Suite à de sérieuses menaces reçues dès 2009, Mohacsi a demandé l’asile politique et s’est installée au Canada. (NDLR : nous avions rencontré sa soeur, Nikolett, début 2011).

Le nouvel Eldorado Canadien laisse cependant la porte ouverte au trafic d’êtres humains : nombreux sont les cas de Roms, aveuglés par la certitude de trouver un travail bien payé, qui terminent leur voyage dans les filets de trafiquants pour travailler dans l’illégalité, sans papiers, sans argent et sous la menace.

Estimée entre 5% et 8% des 10 millions de hongrois (dans l’attente des résultats du dernier recensement), la population Rom est largement touchée par le chômage et la précarité. Victime de sa propre identité culturelle, de ses traditions et de ses différences, la communauté Rom sentirait son « intégration » freinée par un pouvoir qui chercherait à désintégrer ses populations en supprimant ce qui constitue leur identité propre… Dans l’esprit d’une large majorité de Hongrois pour qui le quotidien est de plus en plus difficile, les Roms restent une « communauté assistée ».

« Propagande » du gouvernement hongrois

Bence Fliegauf remet de ce fait le sujet de l’intégration et de la place des Roms dans la société hongroise au centre de la scène politique. Un sujet brûlant dont les médias de droite et les ministres du gouvernement d’Orban se sont rapidement emparés pour mieux décrédibiliser le succès que rencontre le film sur la scène internationale.

Le film de Fliegauf n’est pas encore sorti dans les salles hongroises que le Ministère de la Justice et de la Fonction publique lançait déjà des tracts critiques à Berlin concernant la production du réalisateur, dénonçant le caractère « non réel » ou « trop romancé » des faits relatés, et mettant l’accent sur les mesures prises par le gouvernement pour soutenir les communautés tziganes, ainsi que les financements accordés par le gouvernement pour le film. Rédigé dans un allemand approximatif, ce tract pro-gouvernement qui se veut « pro-hongrois » a surpris le réalisateur et son entourage, estimant qu’il était finalement contre-productif et qu’il faisait une belle publicité au film.

Zoltán Balog, secrétaire d’Etat chargé des affaires et de la question des Roms en Hongrie et Zoltán Kovacs, secrétaire d’Etat à la Communication du gouvernement (interviewé hier sur Euronews) semblent particulièrement impliqués sur ce sujet et répondent notamment à toutes les questions, attaques ou commentaires concernant ce tract. La confusion persistante entre politique et culture ne semble toutefois pas faire une bonne publicité au gouvernement hongrois sur la scène internationale.

Tatiana Carret

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6 Commentaire

  1. La réaction à ce film montre bien la hargne détestable du gouvernement Orban qui se déchaîne contre un film qui n’a même pas encore été visionné en Hongrie !

    La palme à ce torchon qu’est devenu depuis plusieurs années « Magyar Nemzet » qui persifle déjà contre le traître à la patrie hongroise Fliegauf sans avoir vu le film !

    On appréciera dans l’article la comparaison Tarr – Fliegauf = Don Quichotte – Sancho Panza
    Et la qualification du tract pro-gouvernemental « mal rédigé en allemand » selon Hu-la-la de « helyes kis röpirat »

    Les vrais « magyar arulok » (traîtres à la patrie), c’est cette droite bornée qui crache sur les grands artistes hongrois reconnus internationalement: Béla Tarr, Adam Fischer, Imre Kertész…

    Il vaut mieux encenser les internationalement inconnus, médiocres et détestables Csurka ou Wass Albert.

  2. Pierre Waline a dit :

    Tout a fait d’accord a 200% avec Fer. La réaction de certains médias hongrois – proches du gouvernement – est absolument honteuse. Cf aussi Magyar Hírlap qui égale Magyar Nemzet en papiers nauséabonds.

    A propos, c’était avant-hier il y a trois ans pour jour qu’avaient été froidement abattus au fusil comme des lapins un jeune Rom et son fils de 5 ans pour la seule faute d’etre Roms et rien de plus. 6 morts en un an et pas de protestations.
    Lorsque fut montée une manifestation devant l’immeuble de la police (qui restait inactive), nous étions a peine 300 autour de la veuve d’un Rom de 55 ans froidement descendu a l’aube alors qu’il se rendait au travail. 300 (dont une bonne part de Roms et d’étrangers..)… dans une ville de pres de deux millions.

    Et le sinistre rédacteur de Magyar Hírlap ose prétendre que tout va bien., que ce film déforme la réalité Quand ils ont des grands cinéastes (car il existe un cinéma hongrois de grande valeur, cf. Tarr Béla), les Hongrois ne savent meme pas le reconnaitre, voire – le comble! – ils le renient.
    Bref une HONTE !

    Et bravo pour ce flim que j’irai voir des que possible.
    Encore une fois d’accord, FER, avec votre commentaire auquel j’adhere totalement.

  3. « Dans l’attente des résultats du dernier recensement ». Parlons-en, justement!

    Le nouveau ou plutôt le présent gouvernement va plus vite pour pondre des lois treize à la douzaine que pour nous donner ces résultats, quels sont donc les chiffres qui fâchent ?
    J’attends avec impatience. Menterie, mensonge ou transparence ?
    Qui vivra verra!
    Zs.

  4. J’ai envie d’ajouter que 16 millions d’€ ont été débloqués par l’UE pour l’insertion ou la réinsertion de la population marginalisée dans des ghettos en Hongrie
    Où cet argent finira t’il ?
    Nem Tudom !
    Zs.

  5. « Et bravo pour ce flim que j’irai voir des que possible »

    Certain condamnent un film qu’ils n’ont pas vu, d’autre encensent un film qu’ils n’ont pas vu non plus …

  6. Quand « Csak a szef » sort-il en France?. Je viens d’en découvrir des passages ainsi que le talent de Bence Fliegauf ce soir sur Arte, dans le cadre d’une très salutaire émission qui nous a interpelés sur l’effrayante réalité sociale et politique en Hongrie. Des images et des discours qui vous glacent le dos . La fanatisation ultranationaliste et et la radicalisation du racisme anti juif et anti rom nous font craindre le retour aux heures les plus sombres de l’Histoire.

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