Boue toxique : l’autre vérité

A Devecser et Kolontar, dans la zone touchée par la pire catastrophe industrielle qu’ait connue la Hongrie, la colère des habitants commence à monter. Ils contestent la gestion gouvernementale de la crise et les mesures de dédommagements proposées aux victimes. Pour faire entendre leur voix jusqu’à Budapest malgré une communication gouvernementale bien rôdée, ils s’organisent en association. (Retrouvez un diaporama en fin d’article).

Devecser, le 12 octobre (Corentin Léotard/Hulala)

En « territoire zéro », les opérations de nettoyage suivent leur cours. La qualité de l’air est bonne et les personnes  évacuées ont pu retourner chez elles. Même le président de la Commission européenne, José Manuel Barroso, en déplacement à Pécs mardi 12 octobre, a salué la gestion de la crise par le gouvernement de Viktor Orban. Sur le papier, la situation est sous contrôle et tout semble aller mieux. Circulez, il n’y a plus rien à voir.

Mais le temps des médias n’est pas celui des victimes et sur le terrain, le son de cloche est différent. Les personnes dont les biens ont été endommagés voire détruits par le torrent de boue qui s’est déversé du réservoir de l’usine MAL seront indemnisées. Mais il y a aussi celles, beaucoup plus nombreuses, dont l’habitation n’a pas été directement touchée mais qui subissent et subiront les effets sanitaires de la pollution occasionnée. Beaucoup parmi elles ne souhaitent plus revenir vivre dans la zone de contamination. Mais leur maison ne vaut plus un Forint, elles ne pourront donc jamais la revendre. Pour ces centaines de familles, rien n’est prévu. Si ce ne sont les promesses, auxquelles elles ne croient pas, qu’après le nettoyage de la zone, tout danger sanitaire sera écarté et que tout sera fait pour qu’une telle catastrophe ne se reproduise jamais. C’est pour cette raison qu’une association de victimes est en train de se constituer, pour faire pression sur le gouvernement afin que les personnes qui le souhaitent puissent être relogées ailleurs de façon définitive.

« Les gens ne voulaient pas rentrer chez eux »

Bonne nouvelle samedi 16 octobre, soit 11 jours après la catastrophe. Les autorités ayant écarté le risque d’une nouvelle coulée de boue au prix d’une course contre la montre haletante, les habitants évacués de Kolontar qui le souhaitaient pouvaient commencer à retrouver leurs foyers ! Et c’est ce que tous ceux qui ont été accueillis dans le gymnase d’Ajka firent, sous les yeux des journalistes du monde entier. Kinga, une jeune volontaire présente sur place apporte des précisions très significatives : « Les journalistes n’avaient pas accès à l’intérieur du gymnase. J’y étais. La majorité des gens ne voulaient pas rentrer chez eux, ils avaient peur, mais n’avaient nulle part où aller et, contrairement à ce que les autorités ont communiqué, ils étaient forcés de quitter les lieux. Une heure après leur départ, l’armée avait achevé de débarrasser le gymnase de ses lits de camp et fermé la structure d’accueil.« 

Ce fut le tournant médiatique de l’affaire. Les choses commençaient à rentrer dans l’ordre,  donc l’intérêt des grands médias pour cette boue à la couleur rouge si télégénique – le « Tchernobyl rouge » – pouvait retomber. Pour les journalistes, près de trois semaines après l’accident, il est beaucoup plus difficile que dans les jours qui l’ont suivi de pénétrer dans la zone touchée… Pour la volontaire précédemment citée, l’explication est simple : « Le gouvernement ne veut pas qu’on entende ce que les gens qui ont été contraints de rentrer chez eux ont à dire« .

Peur d’une nouvelle rupture de digue, peur des métaux lourds

En début de semaine précédente, le parlement a voté le maintien de l’état d’alerte jusqu’à la fin de l’année afin de surveiller l’évolution de la pollution dans les trois départements de Veszprém, Györ et Vas et pour contrôler les digues des réservoirs de l’usine d’aluminium qui inspirent encore de l’inquiétude. Concrètement il s’agit, pour les riverains des réservoirs de déchets, d’un système d’alarme qui se déclenchera en cas de nouvelle rupture d’une digue – un peu comme avant un bombardement pendant une guerre – invitant les habitants à se regrouper à un point prédéfini du village hors de portée d’éventuelle coulée de déchets toxiques. De ce point surélevé, ce sont des bus de la compagnie Volan qui se déplaceront pour les évacuer. C’est un peu léger pour rassurer des personnes traumatisées par l’accident et qui ne font pas confiance à leurs autorités.

Plomb, mercure, chrome, arsenic, cyanure, etc., ce sont désormais les ennemis de la population locale. La boue qui a recouvert son environnement est effectivement très concentrée en métaux lourds, dont personne n’est capable aujourd’hui d’évaluer les conséquences sanitaires à long terme, mais qui vont immanquablement pénétrer dans les organismes vivants, contaminer leur sang et pourraient favoriser à moyen ou long terme, l’apparition de tumeurs malignes. Si certains locaux semblent indifférents au danger – des enfants excités par l’agitation qui règne s’amusent dans les rues encore boueuses, sans aucune forme de protection -, la plupart ont peur des conséquences sanitaires. Ils se plaignent d’irritations à la gorge. (Quelques minutes suffisent sur place pour ressentir une gêne respiratoire). Les sauveteurs et les volontaires sur place savent à quel point la boue est abrasive. Ils en témoignent volontiers, preuves à l’appui. Le caoutchouc de leurs bottes et le cuir de leurs chaussures tombent en lambeaux en quelques heures…

Diaporama : Devecser le 12 octobre

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(Crédits photos : Corentin Léotard/HULALA)

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6 Commentaire

  1. Merci Corentin pour ce bon article ! :)

  2. Cécile Vrain a dit :

    Bonjour et félicitations pour votre article. Enfin une version qui sort des sentiers battus. Personne ne doute de la bonne volonté des autorités mais il manquait une version contradictoire dans le flot des articles parus sur le sujet. Mais il est vrai que pour cela, il faut parler hongrois, être sur place, etc.. C’est du bon journalisme, félicitations !

  3. Maintenant, on sait ce qu’il y a au fond de la méditérranée, puisque cela fait 40 ans, que l’usine locale d’aluminium, y déverse ses boues, au large de Cassis. Et cela doit continuer jusqu’en 2015.

    Il y a (avait?), les bateaux italiens qui déversaient ces mêmes boues au milieu de la méditérranée. Et il y a encore des Japonais qui payent une fortune pour manger du thon rouge de cette mer, un poisson qui élimine mal certains métaux lourds. Bon appétit !

  4. Extrait de l’article:
    « Les sauveteurs et les volontaires sur place savent à quel point la boue est abrasive. Ils en témoignent volontiers, preuves à l’appui. Le caoutchouc de leurs bottes et le cuir de leurs chaussures tombent en lambeaux en quelques heures »

    Ce n’est pas étonnant alors que la digue a été elle aussi minée, lentement mais sûrement.

    Les mêmes causes produisant les mêmes effets, à quand la prochaine vague de boues rouges ?…

  5. Un « beau » diaporama, qui se passe presque de commentaires.

    L’ attitude du gouvernement hongrois semble à la hauteur de cette vague de boue : irritante, opaque et nauséabonde…..

  6. Un bon article de Laure Noualhat :
    http://www.liberation.fr/terre/01012298905-les-boues-rouges-sous-le-microscope-de-la-criirad

    Les boues rouges sous le microscope de la Criirad

    Lundi 4 octobre, 13 h 30, Hongrie. Un bassin rempli de millions de tonnes de boues toxiques s’éventre, déversant plus d’un million de mètres cubes de boues rouges sur les villages situés en aval des bassins de stockage, Kolontar et Devecser. Le tsunami tue 9 personnes et en blesse plus de 150. Issues du traitement de minerai d’aluminium, ces boues s’avèrent très corrosives. Pour les rescapés et les habitants, un long calvaire démarre, celui du nettoyage et de la vie en territoire désormais contaminé. Car d’emblée, on sait que ces boues contiennent un cocktail de métaux lourds. Les analyses se succèdent, mais aucune ne s’intéresse à la radioactivité des boues. Sur place, Libération a prélevé des échantillons pour les envoyer au laboratoire de la Criirad, la Commission de recherche et d’information indépendantes sur la radioactivité.

    Que montrent les résultats ?

    Dans ces boues, on trouve de l’uranium 238 et ses descendants, de l’ordre de «3 fois plus que la moyenne de l’écorce terrestre (40 becquerels/kg)», on trouve également du thorium 232, «4 fois plus que la moyenne de l’écorce terrestre (40 Bq/kg)». Pour Bruno Chareyron, responsable du labo de la Criirad, «on reste dans le domaine des très faibles doses, mais il conviendrait de vérifier la représentativité de cet échantillonnage et de vérifier que l’exposition reste négligeable pour les populations de la zone et les travailleurs du site industriel.» Pour les travailleurs en particulier, «il faudrait vérifier la concentration en radon [gaz radioactif émis par l’uranium et le thorium] dans l’usine et la zone d’entreposage des boues».

    Cette radioactivité est-elle surprenante ?

    Pas vraiment. Dans le traitement de minerai d’aluminium, on traite par définition un minerai qui peut naturellement contenir des radioéléments, comme l’uranium ou le thorium. Ce qu’il faudrait, c’est connaître les teneurs en uranium et en thorium des minerais traités, ainsi que le procédé industriel mis en œuvre pour l’extraction. En France, l’arrêté du 25 mai 2005 encadre certaines activités qui mettent en œuvre «des matières premières pouvant contenir naturellement des radionucléides non utilisés en raison de leurs propriétés radioactives», l’industrie du traitement de minerai d’aluminium en fait partie. La Criirad a écrit à la municipalité de Gardanne (Bouches-du-Rhône, où existe une usine de production d’alumine) afin d’obtenir des précisions sur la radioactivité des «boues rouges» locales, d’autant que l’industriel (Rio Tinto Alcan) développe un procédé pour valoriser ces boues.

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